Réaliser le potentiel des médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives pour la santé mondiale : s’attaquer aux inégalités structurelles au sein de l’écosystème de la recherche
Introduction
La dernière Stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle et le deuxième Sommet mondial de l’OMS sur la médecine traditionnelle mettent en lumière les médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives (MTCI) — un ensemble diversifié de pratiques, de produits et de systèmes de soins — comme une pierre angulaire de la santé mondiale. Les MTCI apportent un soutien essentiel, bien que souvent discret, aux systèmes de santé formels pour ce qui est estimé représenter jusqu’à 80 % de la population mondiale, particulièrement au sein des populations structurellement marginalisées et des pays à faible revenu. Face à des pressions croissantes, notamment le vieillissement des populations, la hausse des maladies chroniques et l’épuisement du personnel soignant, la nécessité d’une recherche rigoureuse sur les MTCI n’a jamais été aussi urgente.
Ces constats ne sont pas nouveaux. Dans les décennies précédant et suivant le tournant du XXIe siècle, les MTCI ont suscité un vif intérêt au sein des cercles de recherche et de décision politique en santé. De nombreuses institutions académiques ont lancé des centres et des chaires dédiés aux MTCI ; le nombre d’articles et de numéros spéciaux consacrés aux MTCI a augmenté dans les revues médicales de premier plan, et des institutions ainsi que des organisations prestigieuses ont publié des déclarations et des recommandations stratégiques sur les MTCI. Qu’elle soit critique ou favorable, la visibilité accrue a marqué cette période d’un optimisme prudent pour ceux qui cherchaient à intégrer les MTCI dans la recherche en santé mondiale.
Le constat d’un blocage
Malheureusement, quelques décennies plus tard, les progrès ont largement stagné. Seules quelques MTCI sélectionnées, notamment l’acupuncture, le yoga et la phytothérapie, ont acquis une visibilité limitée dans le domaine de la recherche, et le plein potentiel de la recherche sur les MTCI pour la santé mondiale demeure inexploité. Les MTCI continuent de recevoir un financement de recherche minimal (< 1 % du budget mondial de la recherche) par rapport à leur utilisation généralisée, et l’intérêt des principales revues médicales et institutions académiques s’est étiolé.
Pourquoi cet élan n’a-t-il pas été maintenu ? Les détracteurs rejettent fermement la faute sur la recherche en MTCI elle-même. Ils soutiennent que la recherche en MTCI manque de rigueur en raison de l’absence d’essais contrôlés randomisés (ECR) « d’excellence » (gold standard), ce qui aboutit à des preuves ne répondant pas aux normes scientifiques conventionnelles. Certains affirment qu’« il n’existe pas de médecine alternative [MTCI], seulement une médecine soutenue ou non par des preuves ».
Les limites de ces critiques sont pourtant bien établies : elles ignorent le fait que les caractéristiques des MTCI sont mal adaptées aux cadres des ECR, l’importance de soins culturellement appropriés et centrés sur le patient, ainsi que l’éventail plus large des méthodologies d’évaluation des pratiques acceptées. Notre intention n’est pas de revenir sur ces arguments ici. Nous soulignons plutôt un certain nombre de biais structurels inhérents à l’écosystème de recherche élargi qui désavantagent les progrès de la recherche en MTCI et qui, fait important, échappent à son contrôle. S’attaquer aux inégalités structurelles bénéficie d’un soutien croissant dans la pratique et la recherche en santé, mais de telles considérations concernant l’écosystème de recherche au sens large sont beaucoup plus limitées. Pour aider à élucider ces inégalités, nous pouvons revenir aux marqueurs mêmes du manque de progrès des MTCI : le financement, la publication et le statut institutionnel.
Inégalités de financement et barrières institutionnelles
Les MTCI reçoivent un financement de recherche disproportionnellement bas et, à quelques exceptions près (par exemple, le NCCIH, NIH), manquent d’allocations réservées (ring-fenced). Cela oblige les chercheurs en MTCI à concourir dans des programmes de financement conçus pour la biomédecine et les soumet à des examinateurs possédant peu ou pas d’expertise en MTCI, ce qui limite la faisabilité d’études à grande échelle et de haute qualité. De plus, de nombreuses interventions de MTCI sont peu coûteuses et non brevetables.
Peu d’universités maintiennent des départements ou des centres de recherche dédiés aux MTCI, ce qui se traduit par un effectif de recherche en MTCI relativement restreint, fragile et déconnecté, avec des perspectives de carrière limitées. Ces lacunes compromettent gravement la capacité de recherche actuelle et future, ainsi que l’infrastructure et la main-d’œuvre nécessaires pour mener des études sur les MTCI à grande échelle et de haute qualité.
Les revues médicales de renommée mondiale continuent de marginaliser la recherche sur les MTCI, limitant sa visibilité et son prestige. Cela va au-delà du biais linguistique anglophone. Seule une approche globale de la complexité des barrières structurelles permettra de libérer le potentiel des MTCI pour aider à renforcer les systèmes de santé et améliorer les résultats de santé mondiaux.
Ce qui doit être fait
S’attaquer aux inégalités structurelles dans l’écosystème de la recherche qui entravent actuellement la recherche sur les MTCI nécessitera :
- Un investissement substantiel et spécifique à la recherche sur les MTCI, sanctuarisé (ring-fenced) et s’appuyant sur une expertise spécifique aux MTCI pour l’évaluation.
- Des parcours institutionnels clairs pour les chercheurs en MTCI, incluant des départements ou des centres de recherche dédiés pour aider à développer l’infrastructure et les effectifs pertinents pour la future capacité de recherche.
- La reconnaissance de l’authenticité et de la valeur des cadres de preuves pluralistes.
- Un abandon des hiérarchies culturelles et épistémiques solidement ancrées dans l’édition et le monde académique.
Source : The Lancet Regional Health – Europe, 2026;63: 101649. Publié en ligne le 13 mars 2026.
Auteurs : Jon Adams, Amie Steel, Nils Gilman, Marcel Wrzesinski, Motlalepula Gilbert Matsabisa et Georg Seifert.
